——par LEOBANEM

« C’est notre histoire. »
Kinshasa. Une ville qui ne dort jamais, qui ne pardonne pas non plus. Des millions d’âmes entassées sous le même ciel lourd, chacune se débrouillant comme elle peut. On dit souvent que dans cette ville, l’ingéniosité n’a pas de limites — et c’est vrai. Seulement voilà : l’ingéniosité, ici, ne travaille pas toujours du bon côté.
Méfiez-vous des arnaques. Méfiez-vous des faux prophètes. Méfiez-vous surtout de ceux qui sont les deux à la fois.
C’est justement le cas de notre homme. Un beau matin — ou un mauvais matin, selon la façon dont on regarde les choses — il se leva avec une idée. Une idée grande, audacieuse, et totalement éhontée. Il allait devenir pasteur. Pas n’importe lequel. Un pasteur à qui Dieu en personne avait parlé. Et Dieu, paraît-il, lui avait confié un secret d’une valeur inestimable : quiconque trouverait le Trône de Dieu serait sauvé. Définitivement. Totalement. Il aurait tout ce qu’il désire — la santé, l’argent, l’amour, la réussite. Tout.
Vous souriez ? Attendez la suite.
À Kinshasa, une nouvelle ne reste jamais longtemps dans une seule bouche. Elle voyage. Elle court. Elle prend de l’ampleur à chaque carrefour, à chaque marché, à chaque coin de rue. Et celle-là était trop belle pour rester discrète. Dès le lendemain, les foules commencèrent à affluer. Des femmes en pagne, des hommes en costume froissé, des jeunes, des vieux, des croyants, des sceptiques devenus croyants par la force du désespoir. Tous voulaient voir ce pasteur — qui s’était, au passage, également autoproclamé passeur et prophète. Un titre complet, efficace. Rien ne manquait.
Et lui les recevait, les bénissait, les regardait dans les yeux avec la gravité d’un homme qui porte le poids du ciel sur ses épaules.
Mais évidemment, le voyage vers le Trône de Dieu n’était pas gratuit. Comment pouvait-il l’être ? Les choses sérieuses ne le sont jamais.
Chaque candidat au salut devait remettre cent dollars. Cent dollars, pas un de moins. La raison ? Simple, et le pasteur l’expliquait avec une patience de pédagogue. Avant d’atteindre Dieu, il fallait d’abord passer par les ancêtres. Car c’est ainsi que cela fonctionne — les morts intercèdent pour les vivants, tout le monde le sait. Or les ancêtres de chacun se trouvaient très loin, dans les villages d’origine, au fond des provinces. Il fallait les consulter, leur demander la permission, savoir s’ils acceptaient que leur enfant entreprenne un voyage aussi périlleux.
Et ,ce périple-là, le pasteur devait le faire lui-même.
Il lui fallait donc de quoi voyager. De quoi manger sur la route. De quoi revenir, aussi — car il devait revenir apporter la réponse, sans détour, sans ambages. Les ancêtres avaient dit oui ? Alors le voyage pouvait commencer. Ils avaient dit non ? Alors il valait mieux rester chez soi et attendre une meilleure saison.
Cent dollars pour savoir si vos ancêtres vous aiment !

Kinshasa écoutait. Kinshasa opinait. Kinshasa payait.
* * *
Les jours passèrent. Un, puis deux, puis une semaine entière.
Le pasteur-passeur-prophète encaissait. Méthodiquement. Avec le sourire tranquille de celui qui a trouvé sa vocation. Chaque matin, la file s’allongeait devant sa porte — une porte ordinaire, dans une parcelle ordinaire, que la rumeur avait transformée en antichambre du paradis. Il y avait là des commerçantes qui voulaient que leurs affaires prospèrent, des fonctionnaires qui espéraient une promotion, , des étudiants qui espèraient une faveur de Dieu pour une réussite scolaire ou une embauche. Mais aussi des mères qui priaient pour leurs enfants partis vers d’autres mikili ,à l’aventure et dont on n’avait plus de nouvelles. Des cœurs brisés. Des ventres vides. Des rêves trop lourds à porter seuls.
Cent dollars chacun.
Notre homme notait tout dans un petit cahier à spirale — le genre qu’on achète au marché de la Liberté pour deux cents francs congolais. Un détail qui aurait dû mettre la puce à l’oreille. Mais la foi, quand elle s’installe, ne regarde pas les détails.
— Les ancêtres ont parlé, annonçait-il à chaque consultation, la voix grave, les yeux mi-clos, comme quelqu’un qui revient de très loin. — Ils vous attendent. Ils vous ouvrent le chemin.
Personne ne demandait comment il s’y était rendu. Personne ne demandait quand, exactement, ce voyage avait eu lieu. La nuit, sans doute. En esprit, certainement. Ce sont des choses qu’on ne questionne pas.
Puis vint le jour du grand départ.
Le pasteur avait annoncé la date avec solennité, trois dimanches à l’avance. Le premier groupe de pèlerins — ceux dont les ancêtres avaient donné leur bénédiction, naturellement — se rassemblerait à l’aube, devant l’église de la Grâce-Infinie. Une église qu’il avait lui-même fondée, dans un hangar repeint à la va-vite, avec une croix clouée de travers au-dessus de l’entrée.
Ce matin-là, ils étaient quarante-trois.
Quarante-trois personnes habillées de blanc, comme il l’avait prescrit. Blancs immaculés sur la poussière rouge de Kinshasa — un spectacle qui fit s’arrêter plus d’un passant. Certains prirent des photos. D’autres firent le signe de croix, sans trop savoir si c’était par solidarité ou par précaution.
Le pasteur arriva le dernier, bien sûr. Les grands hommes arrivent toujours les derniers. Il portait une robe violette brodée d’or, un chapeau à large bord, et une bible dont les pages dorées scintillaient au soleil du matin. Il leva les bras. Les quarante-trois se turent d’un coup.
— Mes bien-aimés, dit-il. Le Seigneur nous a choisis entre tous. Ce jour est historique.
Un murmure d’émotion parcourut le groupe. Une vieille femme au premier rang essuya une larme.
— Maintenant, fermons les yeux. Et faisons confiance.
Ils fermèrent les yeux.
Ils firent confiance.
Et quand ils les rouvrirent, quelques longues minutes plus tard, la robe violette avait disparu. Le chapeau à large bord avait disparu. La bible aux pages dorées avait disparu.
Le pasteur-passeur-prophète avait disparu.
Il ne restait que quarante-trois personnes en blanc, debout dans la poussière, sous le soleil qui commençait déjà à cogner fort. Et le silence — ce silence particulier qui tombe sur les gens au moment précis
où ils comprennent qu’ils ont été bernés, mais qu’ils n’ont pas encore tout à fait décidé de se l’avouer.
Ce fut la vieille femme du premier rang qui parla la première.
— Il est parti chercher le chemin, dit-elle avec conviction. Il revient.
Personne ne la contredit.
Ils attendirent encore une heure. Puis deux. Puis le soleil fut au zénith, et quelqu’un murmura ce que tout le monde pensait depuis longtemps déjà.
Kinshasa sourit — de ce sourire qu’elle réserve aux histoires qu’elle reconnaît. Elle en avait vu d’autres. Elle en verrait d’autres encore. Et dès le soir, dans les bars, dans les églises, dans les taxis-bus bondés qui traversent la ville dans un concert de klaxons, l’histoire du trône de Dieu commençait déjà sa nouvelle vie — celle de la légende.
Car à Kinshasa, même les arnaques finissent par devenir des contes.
Et les contes, eux, ne meurent jamais.
* * *
Sauf que cette histoire-là n’était pas tout à fait terminée.
Car parmi les quarante-trois, il y en avait un qui n’avait pas fermé les yeux.
Il s’appelait Théophile Mukendi. Quarante-deux ans, ancien mécanicien, veuf depuis trois ans, père de cinq enfants dont l’aîné toussait depuis des mois sans que personne ne sache vraiment pourquoi. C’est cette toux-là qui l’avait amené ici. Pas la cupidité. Pas la vanité. Juste un père épuisé qui avait entendu parler d’un trône, et qui s’était dit que peut-être, cette fois, quelque chose allait changer.
Il avait regardé le pasteur partir.
Il avait vu la direction qu’il avait prise — pas vers le ciel, non. Vers la gauche. Vers la ruelle qui longe le mur de l’église, celle qui débouche sur l’avenue Kasa-Vubu, celle où les taxis circulent à toute heure.
Théophile n’avait rien dit sur le moment. Il avait laissé les autres attendre. Il avait regardé la vieille femme prier, les bras levés vers un ciel indifférent. Il avait regardé les enfants qui s’étaient assis par terre, fatigués. Il avait regardé une jeune femme bercer un bébé enveloppé dans un pagne blanc, les yeux fermés, les lèvres remuant doucement.
Et quelque chose en lui — quelque chose de vieux, de dur, de kinois — s’était réveillé.
Il ramassa sa veste, la plia soigneusement sur son bras, et s’en alla.
* * *
Retrouver un escroc à Kinshasa n’est pas une mince affaire. La ville est immense, tentaculaire, labyrinthique. Elle avale les gens et ne les rend pas facilement. Mais Théophile avait un avantage sur la plupart des gens : il connaissait les mécaniques. Pas seulement celles des moteurs — celles des hommes aussi. Vingt ans à réparer des voitures dans cette ville vous apprend à diagnostiquer les pannes, à comprendre pourquoi quelque chose qui devrait fonctionner ne fonctionne pas. Et surtout — à ne jamais croire qu’une pièce est perdue avant de l’avoir cherchée sérieusement.
Il commença par le commencement. Le pasteur était arrivé de quelque part. Il avait une parcelle, une adresse, un voisinage. Les gens comme lui ne tombent pas du ciel — contrairement à ce qu’ils prétendent.
Théophile se mit à poser des questions. Discrètement, avec ce naturel tranquille qu’ont les gens qui savent écouter. Il alla au marché. Il s’assit dans les grins — ces cercles d’hommes qui refont le monde autour d’un verre de liqueur de maïs. Il écouta les femmes parler devant les étals de poisson fumé. Il but une Primus tiède dans trois bars différents en une seule après-midi.
Et le soir, il savait.
Le pasteur-passeur-prophète s’appelait en réalité Bienvenu Luzolo. Il avait grandi à Masina, dans une famille ordinaire, avec un père maçon et une mère vendeuse de beignets. Il avait fait deux ans de séminaire par vocation sacerdotale — ce qui expliquait l’éloquence, le port de tête, la façon de faire des pauses au bon moment dans une phrase. Puis il avait abandonné. On disait qu’il avait eu des ennuis. On disait beaucoup de choses.
Ce soir-là, il était dans un bar du quartier Lingwala. Seul. La robe violette avait disparu, remplacée par un jean et une chemise à carreaux. Il ressemblait maintenant à n’importe qui — ce qui est précisément le but quand on vient de dépouiller quarante-trois personnes.
Théophile entra dans le bar. Commanda une bière. S’assit à la table d’à côté.
Bienvenu Luzolo ne le reconnut pas. Normal — il ne regardait jamais vraiment ses clients. Il regardait leurs poches.
Ils restèrent ainsi un long moment, côte à côte dans le bruit sourd du bar, la musique congolaise qui vibrait dans les murs, les éclats de rire d’une table de joueurs de cartes au fond. Puis Théophile posa son verre, se tourna vers l’homme, et dit — calmement, sans élever la voix :
— Tu m’as pris cent dollars.
Bienvenu Luzolo ne broncha pas immédiatement. C’est un réflexe d’escroc expérimenté — ne jamais réagir trop vite. Il prit une gorgée de bière, regarda droit devant lui.
— Je ne vois pas de quoi tu parles, mon frère.
— Mon frère. Théophile hocha lentement la tête. Tu m’as pris cent dollars. Et tu as pris cent dollars à quarante-deux autres personnes. Des gens qui n’ont pas cent dollars à perdre.
Silence.
— Il y avait une femme avec un bébé, continua Théophile. Sa voix n’avait pas changé de ton. C’était presque pire. Il y avait une vieille dame qui priait encore quand je suis parti. Elle priait pour toi. Elle pensait que tu étais allé chercher le chemin.
Quelque chose traversa le visage de Bienvenu Luzolo. Une ombre fugace. Trop rapide pour qu’on puisse lui donner un nom.
— Qu’est-ce que tu veux ? dit-il enfin.
Théophile but une longue gorgée de bière. Reposa le verre. Réfléchit.
— Mon fils est malade, dit-il finalement. Il tousse depuis des mois. J’avais mis ces cent dollars de côté pour l’emmener chez le médecin. Je ne sais pas pourquoi je te les ai donnés à toi à la place.
Cette fois, l’ombre sur le visage de Bienvenu Luzolo resta plus longtemps.
* * *
C’est à ce moment précis que la porte du bar s’ouvrit avec un peu trop d’assurance.
L’homme qui entra s’appelait Patient Ilunga. Mais tout le monde dans le quartier l’appelait « Frappeur » — un surnom qu’il portait avec la fierté tranquille de ceux qui n’ont jamais eu besoin de l’expliquer. Grand, large d’épaules, avec une cicatrice fine qui lui traversait le sourcil gauche et des yeux qui souriaient toujours une seconde avant que sa bouche ne le fasse. Il portait une chemise en wax jaune et orange, un chapelet enroulé autour du poignet droit, et des chaussures trop bien cirées pour le quartier.
Frappeur n’était pas mécanicien. Pas pasteur non plus. Frappeur était ce que Kinshasa produit en grande quantité et n’inscrit dans aucun registre officiel — un système D ambulant, une encyclopédie vivante des combines et des raccourcis. Il avait vendu des téléphones reconditionnés à la Foire, fait le cambiste au noir, escorté des colis dont il valait mieux ne pas connaître le contenu. Il avait une règle simple, une seule, héritée de son grand-père : ne jamais arnaquer les pauvres. Les riches, oui. Les arrogants, certainement. Les escrocs — avec grand plaisir.

Ce soir-là, Frappeur était venu boire une bière comme les autres. Mais ses oreilles, elles, ne buvaient jamais.
La conversation entre Théophile et Bienvenu Luzolo ne lui échappa pas. Il entendit les cent dollars. Il entendit le fils malade. Il entendit le silence pesant qui suivit.
Et dans sa tête, quelque chose se mit en marche. Il se mit à « bouler » -comme disent les kinois, càd. réfléchir .Doucement d’abord. Puis de plus en plus vite. Comme un moteur qu’on chauffe.
Il se retourna sur son tabouret, bière à la main, et gratifia les deux hommes de son plus beau sourire.
— Pardon de déranger, mes frères. Mais j’ai entendu malgré moi que vous avez un problème d’argent.
Bienvenu Luzolo le regarda avec la méfiance instinctive d’un escroc qui reconnaît le terrain mouvant.
— On n’a pas de problème, dit-il sèchement.
— Bien sûr que non. Frappeur leva les mains en signe de paix. Moi non plus je n’ai pas de problème. J’ai plutôt une solution.
Il tira un tabouret, s’assit sans qu’on l’y invite, et posa sa bière sur la table avec la délicatesse d’un homme qui s’apprête à dire quelque chose d’important.
— Je suis chercheur, annonça-t-il.
— Chercheur de quoi ? demanda Théophile, méfiant.
— Chercheur en sciences monétaires appliquées. J’ai mis au point une technique. Une technique que j’ai apprise d’un vieux Chinois à Brazzaville — un homme très instruit, docteur en économie quantique. Grâce à cette méthode, on peut multiplier l’argent.
Silence.
Bienvenu Luzolo cligna des yeux. Multiplier l’argent. Il connaissait ce genre de discours. Mais quelque chose dans la livraison de cet homme l’intriguait. L’assurance. La précision du vocabulaire. Économie quantique. C’était du bon travail.
Théophile, qui n’était pas né de la dernière pluie, se leva discrètement de sa chaise. Il avait compris où tout cela allait le conduire. Il ramassa sa veste, jeta un dernier regard à Bienvenu Luzolo — un regard long, chargé de quelque chose qui ressemblait à de la pitié — et sortit dans la nuit de Kinshasa.
Dehors, il respira l’air chaud et poussiéreux de la ville. Puis il rentra chez lui retrouver ses enfants.
* * *
À l’intérieur du bar, la conversation continuait.
Bienvenu Luzolo était un homme intelligent. Il le savait. Il l’avait prouvé des dizaines de fois. Il connaissait les arnaques, les ficelles, les ressorts. Il aurait dû voir venir celle-là de loin.
Mais voilà le paradoxe cruel des escrocs : ils sont souvent les plus faciles à escroquer. Parce qu’ils croient au pouvoir de l’argent facile. Parce qu’ils savent que ces choses-là existent — ils en vivent. Et parce que la cupidité, quand elle s’allume, ne demande pas de papiers d’identité.
— Combien ça coûte, ce liquide ? demanda-t-il.
Frappeur fit la grimace de celui qui annonce une mauvaise nouvelle.
— Trois cents dollars. Mais on partage — cent cinquante chacun. Et on partage aussi le bénéfice. Deux cents dollars chacun au bout de soixante-douze heures. Tu mises cent cinquante, tu récupères deux cents. En trois jours.
Bienvenu Luzolo fit le calcul. Rapide, précis, comme toujours. Cinquante dollars de bénéfice en trois jours. Ce n’était pas extraordinaire. Mais c’était propre. Discret. Sans foule, sans église de hangar, sans robe violette.
Il compta.
* * *
Ils se retrouvèrent le lendemain soir, dans une parcelle du quartier Bumbu que Frappeur avait empruntée à un ami. Une pièce sobre, une table, deux chaises, et sur la table : une petite bouteille de verre dépoli contenant un liquide verdâtre qui sentait vaguement le citron et quelque chose d’indéfinissable.
Frappeur avait également invité deux complices. Il y avait Maman Cécile, une femme de cinquante ans au visage sévère et aux lunettes à monture dorée, qui jouait le rôle de la chimiste. Et il y avait Djo, un jeune homme maigre et silencieux qui prenait des notes dans un cahier à spirale — le même genre que celui de Bienvenu Luzolo, ce qui aurait pu être un signe, mais ne le fut pas.
La démonstration fut impeccable. Maman Cécile appliqua le liquide sur un billet de dix dollars avec un pinceau fin. Elle l’enveloppa dans du papier aluminium. Elle prononça quelques mots techniques — polymérisation monétaire accélérée, restructuration fiduciaire — avec l’accent de quelqu’un qui a fait de longues études quelque part. Puis elle posa le paquet sur la table.
— On attend vingt minutes, dit-elle sans lever les yeux.
Au bout de vingt minutes, Maman Cécile déroula le papier aluminium.
Il y avait maintenant deux billets de dix dollars.
Bienvenu Luzolo les prit. Les examina. Les retourna dans tous les sens. Il connaissait les faux billets — il en avait lui-même écoulé quelques-uns dans une autre vie. Ceux-là semblaient vrais. Ils l’étaient — Frappeur ne lésait pas sur les accessoires.
— Alors, dit Frappeur en souriant. Tu es convaincu, mon associé ?
* * *
Ce fut Maman Cécile qui récupéra l’argent. Cent cinquante dollars, comptés et recomptés. Elle se leva, annonça qu’elle allait chercher un stock supplémentaire de liquide chez son fournisseur.
— Je reviens dans une heure, dit-elle.
Elle ne revint pas.
Djo disparut dix minutes plus tard — urgent, il avait oublié quelque chose dehors.
Il ne revint pas non plus.
Frappeur tint compagnie à Bienvenu Luzolo pendant encore vingt minutes — le temps de vider une deuxième bière, de parler de la pluie et du beau temps, de commenter les résultats du championnat. Puis son téléphone sonna. Il fronça les sourcils. Décrocha. Écouta. Parut contrarié.
— C’est ma femme, dit-il en se levant. Problème à la maison. Je reviens dans cinq minutes, mon frère.
Il prit sa veste. Sortit.
La porte se referma.
Bienvenu Luzolo attendit cinq minutes. Puis dix. Puis un quart d’heure.
Il regarda la bouteille de liquide verdâtre, seule sur la table. Il la prit, l’ouvrit, la sentit. Du jus de citron mélangé à du colorant alimentaire, probablement. Peut-être un peu de savon pour faire mousser.
Il resta assis encore un long moment dans la pièce vide, les coudes sur la table, le menton dans les mains.
Dehors, Kinshasa bruissait, klaxonnait, vivait de sa vie tumultueuse et indifférente.
Et Bienvenu Luzolo — pasteur, passeur, prophète, escroc de profession — fit alors quelque chose qu’il n’avait pas fait depuis très longtemps.
Il rit.
Un rire bas d’abord. Puis plus fort. Un rire qui venait du ventre, sincère et sans joie à la fois, le rire de celui qui vient de recevoir une leçon qu’il méritait depuis longtemps et qui a l’honnêteté de le reconnaître.
Cent cinquante dollars. Envolés.
Il compta ce qui lui restait. De quoi rentrer chez lui en taxi moto! De quoi manger ce soir.
Il se leva, remit sa chaise en place avec soin — un geste inutile, presque touchant — et sortit dans la nuit.
Trois rues plus loin, dans une libanga qui sentait la braise et l’huile de palme, Frappeur partageait les cent cinquante dollars entre Maman Cécile — qui était en réalité sa tante — et Djo — qui était son cousin germain. Une affaire de famille, propre et bien rodée.
— C’était qui ce type ? demanda Maman Cécile en repliant soigneusement ses billets.
— Un pasteur, dit Frappeur en mordant dans un morceau de poulet. Enfin — un ancien pasteur, je crois.
— Il avait l’air intelligent pourtant.
— Les intelligents sont les plus faciles, dit Frappeur philosophiquement. Ils pensent toujours qu’ils voient plus loin que les autres. Ça les aveugle.
Maman Cécile hocha la tête avec la sagesse de quelqu’un qui a vérifié cette théorie de nombreuses fois.
Djo, lui, ne dit rien. Il écrivait dans son cahier à spirale. Il notait tout — les détails de la combine, les répliques qui avaient fonctionné, celles à améliorer. Il avait dix-neuf ans et apprenait vite.
Kinshasa, dehors, continuait de tourner.
* * *
Quant à Théophile Mukendi — l’ancien mécanicien aux cent dollars perdus, au fils qui toussait — il rentra ce soir-là dans sa parcelle de Ndjili, embrassa ses cinq enfants, et s’assit longtemps sur le pas de sa porte à regarder le ciel.
Le lendemain matin, il se leva tôt. Il appela un ami qui connaissait un médecin sérieux dans un dispensaire de Limete. L’ami parla au médecin. Le médecin accepta de voir l’enfant sans avance.
Ce n’était pas le Trône de Dieu.
C’était mieux que ça.
C’était Kinshasa — cette ville impitoyable et généreuse, cruelle et fraternelle, qui vous prend d’une main et vous redonne parfois de l’autre, si vous savez à qui demander.
Et l’enfant, dit-on, guérit.
* * *
Épilogue
Six mois plus tard.
Kinshasa avait déjà oublié le Trône de Dieu.
D’autres histoires avaient pris la place — un nouveau prophète venu du Kasaï qui prétendait guérir le diabète avec de l’eau de pluie bénite, un homme d’affaires du quartier Limete dont la villa s’était effondrée la nuit même où il avait refusé de payer ses ouvriers, une fillette de sept ans qui, selon la rumeur, parlait couramment le latin sans jamais l’avoir appris. Kinshasa ne manquait jamais de matière. Elle se racontait elle-même en permanence, insatiable, baroque, inépuisable.
Bienvenu Luzolo, lui, avait changé.
Pas radicalement — ce serait trop beau, et Kinshasa n’est pas une ville de contes moraux. Mais quelque chose s’était déplacé en lui, comme une vertèbre qu’on remet doucement en place. Il avait arrêté les grandes messes. Arrêté la robe violette, le chapeau à large bord, les discours sur les ancêtres. Il tenait maintenant une petite échoppe de photocopies et de reliures près de l’Université de Kinshasa. Un travail honnête, ennuyeux, et régulier — trois adjectifs qu’il n’aurait jamais cru appliquer un jour à sa propre vie.
Parfois, un étudiant lui demandait de relier un mémoire de fin d’études. Il le feuilletait distraitement en travaillant — économie, droit, théologie — et se demandait comment les choses auraient tourné s’il avait fini son séminaire. Puis il haussait les épaules et rendait le mémoire relié, bien serré, les pages dans l’ordre.
C’était déjà quelque chose.
* * *
Frappeur, lui, prospérait.
Il avait monté une petite agence — sans enseigne officielle, sans registre de commerce, mais une agence quand même. Maman Cécile tenait les comptes. Djo, maintenant âgé de vingt ans, avait développé trois nouvelles variantes de la combine du liquide multiplicateur, dont une particulièrement élégante impliquant une prétendue ONG belge et des formulaires en français impeccable. Le garçon avait du talent.
Frappeur avait une règle, toujours la même, héritée du grand-père : pas les pauvres. Il la respectait scrupuleusement. Ce qui, à Kinshasa, lui laissait un terrain de jeu considérable.
* * *
Théophile Mukendi, lui, n’avait plus entendu parler de trônes ni de prophètes.
Son fils aîné — celui qui toussait — s’appelait Gloire. Il avait quatorze ans, des yeux vifs et une mémoire photographique qui étonnait ses professeurs. La toux était partie en trois semaines de traitement, un antibiotique simple que le médecin de Limete avait prescrit sans chichi.
Théophile avait rouvert son atelier de mécanique. Il travaillait tôt le matin et tard le soir, les mains dans le cambouis, sifflotant des airs de rumba que ses enfants ne reconnaissaient pas mais trouvaient beaux quand même.
Un soir, Gloire lui demanda — comme les enfants demandent, sans prévenir, au milieu du dîner :
— Papa, c’est vrai que tu as cherché le Trône de Dieu ?
Théophile posa sa fourchette. Regarda son fils. Regarda ses autres enfants qui attendaient la réponse, les yeux grands ouverts.
— J’ai cherché, dit-il simplement. Je n’ai pas trouvé le trône. Mais j’ai trouvé autre chose.
— Quoi ?
Il réfléchit un moment.
— Un médecin sérieux. Et un ami qui connaissait ce médecin.
Gloire hocha la tête, comme si cela suffisait — parce que cela suffisait.
* * *
Et quelque part dans cette ville immense et bruyante et vivante, la vieille femme qui avait attendu le retour du pasteur les bras levés vers le ciel ce matin-là — cette femme dont personne ne connaissait le nom, que l’histoire avait croisée une fraction de seconde et oubliée aussitôt — cette femme priait encore.
Pas pour le pasteur. Pas pour le trône.
Elle priait pour ses petits-enfants, pour la pluie qui tardait, pour la paix dans l’Est du pays, pour toutes les choses ordinaires et immenses qui méritent qu’on s’adresse à plus grand que soi.
Et peut-être que quelqu’un, quelque part, écoutait.
Kinshasa, elle, continuait.
Comme toujours.
Comme pour toujours.
— Fin —
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