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Il devait être le mois de la rentrée, des cahiers neufs, des retrouvailles dans les salles de classe et de l’espoir retrouvé. À Bukavu, septembre 2026 prend pourtant une tout autre couleur. Une succession de drames vient assombrir un mois qui devait symboliser le recommencement.

Septembre noir. L’expression est lourde. Elle dit pourtant quelque chose de l’atmosphère qui gagne la ville. Car lorsqu’une société commence à s’habituer aux catastrophes, le danger n’est plus seulement dans les flammes, les effondrements ou les accidents. Il est aussi dans cette capacité collective à regarder le drame, à compatir quelques heures, puis à reprendre la vie comme si rien ne s’était passé.

C’est précisément cette banalisation qu’il faut refuser. Le drame de Cimpunda ne devrait pas seulement provoquer des larmes, des condoléances et des promesses. Il devrait provoquer une réflexion. Une vraie. Sur notre manière de construire, d’habiter, de gouverner et surtout de prévenir.

Car une catastrophe n’arrive pas toujours seule. Elle rencontre souvent des fragilités déjà présentes. Une ville trop dense. Des bâtiments rapprochés. Des voies difficiles d’accès. Des installations électriques parfois précaires. Des équipements de secours insuffisants. Une faible culture de prévention. Et, dans certains cas, l’absence de réflexes élémentaires face au danger.

Le feu, lui, ne négocie pas avec ces faiblesses. Gaston Bachelard écrivait dans La Psychanalyse du feu : « Le feu est intime et il est universel. » Cette formule prend une résonance particulière dans une ville comme Bukavu, où le feu peut rapidement passer du foyer domestique à la catastrophe collective.

Mais le problème n’est pas le feu en lui-même. Le problème est notre capacité à lui résister.

Un incendie peut partir d’un accident banal. Ce qui transforme cet accident en tragédie, ce sont parfois les conditions dans lesquelles il survient. C’est pourquoi la question essentielle n’est pas seulement de savoir comment le feu a commencé. Il faut aussi se demander pourquoi il a pu prendre une telle ampleur, pourquoi l’évacuation peut devenir si difficile et pourquoi les secours peuvent rencontrer autant d’obstacles.

Voilà la véritable question politique. Une ville responsable ne devrait pas attendre la catastrophe pour découvrir ses propres faiblesses. Elle devrait les identifier avant. Elle devrait savoir quels quartiers sont les plus exposés, quels bâtiments présentent des risques, quelles écoles nécessitent des mesures urgentes et quelles voies doivent rester accessibles aux secours.

La prévention est ingrate. Lorsqu’elle fonctionne, personne ne la remarque. Il n’y a ni sirènes médiatiques ni images spectaculaires. Seulement une catastrophe qui n’a pas eu lieu.

C’est pourtant cela, gouverner : empêcher autant que possible ce qui peut l’être.

Le sociologue allemand Ulrich Beck, dans sa réflexion sur la société du risque, a montré combien les sociétés modernes produisent elles-mêmes une partie des dangers auxquels elles sont ensuite confrontées. Cette idée mérite d’être méditée à Bukavu. Une ville qui grandit sans suffisamment anticiper ses risques fabrique, parfois sans le vouloir, les conditions de ses futures catastrophes.

Il ne s’agit pas d’accuser sans preuve. Les circonstances précises du drame de Cimpunda doivent être établies par une enquête sérieuse. Mais attendre les conclusions d’une enquête ne doit pas empêcher de tirer des leçons générales.

Combien d’écoles disposent réellement de sorties de secours fonctionnelles ? Combien possèdent des extincteurs accessibles et régulièrement contrôlés ? Combien d’enseignants et d’élèves savent comment évacuer un bâtiment en urgence ? Combien d’établissements organisent des exercices de sécurité ?

Ces questions ne sont pas secondaires. Elles concernent directement la vie de milliers d’enfants.

Nous avons trop souvent développé une culture de la réaction. On intervient après l’incendie. On inspecte après l’accident. On cherche les responsabilités après les morts. On promet des changements après le choc.

Mais une société ne peut pas construire sa sécurité uniquement avec les leçons de ses tragédies.

Il faut aussi parler de responsabilité collective. Les pouvoirs publics ont leur part. Les propriétaires et gestionnaires d’établissements ont la leur. Les services techniques ont la leur. Les citoyens également.

La sécurité n’est pas uniquement l’affaire des pompiers. Elle commence dans la manière dont une maison est construite, dans la façon dont une installation électrique est entretenue, dans l’existence d’une issue de secours, dans la capacité d’un enseignant à conduire une évacuation, dans la possibilité pour un véhicule de secours d’atteindre rapidement un quartier.

C’est pourquoi septembre devrait être plus qu’un mois de deuil. Il devrait devenir un mois de remise en question.

Bukavu doit regarder ses vulnérabilités en face. Elle doit investir dans la prévention, renforcer les capacités de ses services de secours, contrôler davantage les établissements accueillant du public et intégrer la sécurité dans toute réflexion sur l’urbanisation.

Car le véritable hommage aux victimes ne se mesure pas au nombre de discours prononcés après leur disparition. Il se mesure à notre capacité à empêcher qu’un autre enfant ne meure demain dans des circonstances que nous aurions pu prévenir aujourd’hui.

Septembre est encore là. Le noir du deuil ne doit pas devenir la couleur permanente de notre impuissance.

Il peut être le début d’une prise de conscience. Une ville qui apprend de ses catastrophes peut encore se relever. Une ville qui refuse de les prévenir condamne les générations suivantes à revivre les mêmes drames.

Septembre noir doit donc nous interpeller. Non pas seulement sur ce qui vient de se produire, mais sur ce que nous pouvons encore empêcher.

Car lorsqu’une catastrophe survient, il est déjà trop tard pour prévenir les victimes. La prévention, elle, commence toujours avant le drame.

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