

« On ne peut pas empêcher le vent de changer de direction, mais on peut apprendre à ajuster ses voiles », dit un proverbe. C’est tout l’enjeu du débat suscité par l’engagement politique de Lumumba VEA. Entre déception populaire et défense de sa liberté citoyenne, son choix divise. Mais au-delà de l’émotion, cette affaire pose une question plus profonde : pourquoi refusons-nous si souvent aux figures que nous admirons le droit d’évoluer ?
Il y a, dans la réaction suscitée par l’engagement politique de Lumumba VEA, quelque chose de profondément révélateur de notre rapport aux figures publiques. En quelques heures, l’admiration s’est muée en procès, la fierté en désillusion, comme si un pacte invisible venait d’être rompu. Mais au fond, quel est ce pacte ? Et surtout, qui l’a réellement signé ?
Pendant des années, Lumumba VEA a incarné bien plus qu’un simple supporter. Il était devenu un symbole celui d’un peuple capable de se reconnaître dans un geste, dans une posture, dans une présence silencieuse mais puissante.
Cette image a fini par dépasser l’homme lui-même, au point que beaucoup semblent aujourd’hui lui refuser le droit d’évoluer. Comme le rappelait Jean-Paul Sartre, « l’homme est condamné à être libre » ; une liberté qui inclut aussi celle de changer de trajectoire. Pourtant, les réactions oscillent entre déception et rejet : « Il nous a trahis », « il a brisé quelque chose »… Ces mots traduisent moins une analyse qu’une appropriation collective d’une image devenue figée.
Pourtant, il est essentiel de rappeler une évidence : Lumumba VEA n’est pas une statue. Il est un citoyen, avec des convictions et le droit fondamental de s’engager là où il pense être utile. Lui reprocher ce choix revient à lui nier ce que nous revendiquons pour tous : la liberté de participer à la vie publique.
L’argument selon lequel le sport devrait rester en dehors de la politique apparaît, lui aussi, réducteur. Le sport n’a jamais été totalement neutre ; il est traversé par les réalités sociales et politiques de son temps. Albert Camus, lui-même passionné de football, disait : « Tout ce que je sais de la morale, c’est au football que je le dois ».
Preuve que les frontières entre sport et engagement sont loin d’être étanches. Refuser à ses figures toute expression politique, c’est entretenir une illusion. « On a peur qu’il soit utilisé », confie un jeune supporter. Cette inquiétude est légitime, mais elle ne peut justifier une condamnation immédiate.
On oublie également une dimension essentielle : le poids du nom et de l’histoire que Lumumba VEA porte. L’homme qu’il incarne dans les tribunes s’inspire de Patrice Emery Lumumba, une figure qui, elle aussi, n’est pas née dans la posture que l’histoire lui reconnaît aujourd’hui.
Avant de devenir un symbole politique, Lumumba fut agent des postes à Kisangani, puis syndicaliste, avant de s’engager en politique un choix qui, à son époque, n’a pas fait l’unanimité. Comme le disait Victor Hugo, « rien n’est plus puissant qu’une idée dont l’heure est venue ».
Qui peut alors affirmer que le parcours de Lumumba VEA est déjà scellé ? « On condamne vite aujourd’hui ce qu’on célébrera peut-être demain », observe un enseignant. La comparaison n’est pas une prophétie, mais un rappel : les trajectoires humaines ne se lisent jamais à la première page.
Enfin, il y a une forme d’amnésie collective qu’il faut interroger. Pendant plus de dix ans, Lumumba VEA a animé les tribunes de Kinshasa, incarnant une ferveur populaire sans bénéficier d’un véritable encadrement ni d’un soutien structuré. « On l’aimait dans les stades, mais qui s’est soucié de sa vie en dehors ? », questionne un observateur.
Aujourd’hui qu’il tente de redéfinir son rôle, les critiques fusent, comme si l’homme n’avait pas le droit de chercher un autre horizon. Or, comme le rappelait Nelson Mandela, « cela semble toujours impossible jusqu’à ce que ce soit fait ». Ce décalage interroge : voulons-nous des symboles que l’on applaudit à distance, ou des hommes que l’on accompagne dans leur évolution ?
En réalité, le débat dépasse largement le cas de Lumumba VEA. Il nous renvoie à nous-mêmes. Acceptons-nous que ceux que nous admirons puissent changer, évoluer, prendre des risques y compris celui de nous décevoir ? Ou préférons-nous les enfermer dans des rôles immuables, au risque de les déshumaniser ? Il est toujours plus confortable d’aimer une icône immobile que d’accompagner un homme en mouvement. Mais c’est dans le mouvement que se construit l’histoire.
Arrêtons donc de figer Lumumba VEA dans une statue. Laissons-le agir, se tromper peut-être, réussir peut-être. Et jugeons-le non pas sur ce qu’il représentait hier, mais sur ce qu’il fera demain. C’est à ce prix seulement que le débat gagnera en maturité et que le symbole, loin de disparaître, pourra évoluer avec son temps.
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