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La scène est saisissante, presque digne d’un théâtre de l’absurde. D’un côté, Kinshasa déroule le tapis pas forcément rouge, mais disons administratif pour accueillir des migrants refoulés des États-Unis dans le cadre d’un accord bilatéral présenté comme une avancée diplomatique. De l’autre, ses propres citoyens, eux, prennent discrètement mais sûrement la direction inverse, valises à la main, espoirs compressés entre deux contrôles migratoires. Une chorégraphie paradoxale où l’État semble applaudir à l’arrivée pendant que la population vote avec ses pieds.

Les chiffres, eux, ne pratiquent ni l’humour ni la diplomatie. En Belgique, les demandes d’asile des Congolais ont doublé en deux ans, passant d’environ 1 250 en 2023 à près de 2 500 en 2025. L’année 2026, fidèle à la tendance, démarre avec déjà plus de 450 demandes au premier trimestre. Derrière ces statistiques se cache une réalité beaucoup moins abstraite : une fuite lente mais constante de citoyens qui, visiblement, n’ont pas été informés des bienfaits supposés du “miracle congolais” vanté dans certains discours officiels.

Le contraste est d’autant plus piquant que l’État semble s’ériger en champion de l’hospitalité internationale. Accueillir des migrants refoulés ? Pourquoi pas. Mais dans quel pays exactement ? Celui où le carburant devient un produit de luxe, où les banques ferment plus longtemps que certains commerces pendant les jours fériés, où l’emploi stable relève presque du folklore ? À défaut d’offrir des conditions de vie décentes à ses propres citoyens, le pays se découvre une vocation humanitaire internationale. Une générosité admirable, certes, mais qui frôle parfois le surréalisme.

Car enfin, il faut oser poser la question, même si elle dérange les amateurs de slogans creux : que vient chercher un migrant refoulé dans un pays que ses propres habitants quittent ? Quelle promesse lui est faite que les Congolais eux-mêmes ne semblent plus croire ? L’argument de la souveraineté ou de la solidarité panafricaine, souvent brandi pour justifier ce type d’accord, peine à masquer l’essentiel : un déficit chronique de politiques publiques capables de retenir les talents, de sécuriser les vies et de stabiliser les espoirs.

Le plus ironique dans cette affaire, c’est peut-être le silence qui entoure ce double mouvement. On communique abondamment sur l’accueil, beaucoup moins sur le départ. On organise des dispositifs pour intégrer les uns, mais on ignore soigneusement les raisons qui poussent les autres à fuir. Comme si reconnaître l’exode revenait à admettre un échec. Pourtant, les témoignages abondent : chômage endémique, insécurité persistante, services publics défaillants, perspectives limitées. Autant de facteurs qui transforment l’exil en stratégie de survie plutôt qu’en simple choix personnel.

À force de vouloir apparaître comme un acteur responsable sur la scène internationale, Kinshasa en oublie peut-être une évidence élémentaire : la crédibilité d’un État commence par sa capacité à offrir à ses propres citoyens des raisons de rester. Accueillir des migrants refoulés n’est pas en soi une faute. Mais le faire sans s’interroger sur l’hémorragie interne relève, au mieux, d’une incohérence, au pire, d’un aveuglement assumé.

Finalement, ce paradoxe n’en est peut-être pas un. Il est le symptôme d’un système qui fonctionne à l’envers : on gère les conséquences à l’extérieur pendant que les causes prospèrent à l’intérieur. Et dans ce grand jeu d’équilibre instable, une question demeure, lancinante : à défaut de retenir ses enfants, le pays peut-il vraiment prétendre accueillir ceux des autres ?

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