

À force de vouloir montrer qu’il agit, le gouvernement congolais risque de confondre agitation et efficacité. La décision annoncée le 10 avril dernier, imposant une identification renforcée des abonnés et envisageant la limitation du nombre de cartes SIM par utilisateur, s’inscrit dans une logique sécuritaire compréhensible.
Mais elle révèle surtout une tentation dangereuse : celle de traiter un problème structurel l’insécurité urbaine avec des solutions techniques simplistes. Car non, limiter les cartes SIM ne constitue pas une panacée contre le banditisme qui gangrène la RDC plus particulièrement Kinshasa.
Dans cet extrait des mesures adoptées au Conseil des ministres du 10 avril 2026, nous reprenons in extenso le texte:
« Dans l’attente de la mise en œuvre effective du fichier national d’identification, il a été jugé indispensable d’adopter des mesures urgentes, pragmatiques et immédiatement applicables, notamment :
– définir des exigences renforcées et obligatoires d’identification pour l’acquisition de cartes SIM ;
– formuler des mesures visant la limitation du nombre de cartes SIM par individu ;
– élaborer une stratégie nationale de relance de la campagne d’identification et de sensibilisation des abonnés, y compris en zones rurales ;
– adopter des dispositions spécifiques pour l’identification des abonnés étrangers » Fin de citation.
Le raisonnement gouvernemental repose sur un constat partiellement vrai : les criminels utilisent les télécommunications. Mais faut-il pour autant en conclure que le téléphone est au cœur du problème ? « C’est une lecture paresseuse de la criminalité », tranche un analyste sécuritaire basé à Kinshasa. « Les kulunas n’existent pas à cause des cartes SIM. Ils prospèrent à cause du chômage, de l’impunité et de l’effondrement des mécanismes de contrôle social ».
En d’autres termes, le gouvernement semble s’attaquer à un outil plutôt qu’aux racines du mal. Une stratégie qui, dans bien des pays, a montré ses limites.
Sur le terrain, la mesure suscite déjà scepticisme et inquiétudes. À Masina, un vendeur de crédits téléphoniques confie : « Même si on limite les SIM, les bandits trouveront toujours des moyens. Ils peuvent utiliser des cartes au nom d’autres personnes, ou des réseaux informels ».
Une mère de famille de Ngaliema renchérit : « Nous, les honnêtes citoyens, on va encore souffrir pour des formalités compliquées, pendant que les vrais criminels vont s’adapter ». Cette fracture entre la perception officielle et la réalité vécue illustre un déficit de confiance grandissant.
Plus grave encore, cette réforme intervient dans un contexte où l’État peine déjà à garantir des fonctions régaliennes de base. L’opération « Ndobo », pourtant largement médiatisée, n’a pas réussi à enrayer durablement les enlèvements et les attaques nocturnes.
« On annonce des arrestations tous les jours, mais la nuit, les bandits sont toujours là », déplore un habitant de Bandalungwa. Ce constat met en lumière une vérité dérangeante : sans réforme profonde de la police, de la justice et du renseignement, aucune mesure technique ne pourra inverser la tendance.
Au-delà de son efficacité contestable, la limitation des cartes SIM pose aussi des questions sérieuses sur les libertés individuelles. Dans un pays où les mécanismes de protection des données restent fragiles, renforcer l’identification des citoyens sans garanties solides peut ouvrir la voie à des abus.
Un juriste contacté à Gombe prévient : « L’État doit d’abord prouver qu’il peut sécuriser les données avant de collecter davantage d’informations sur les citoyens ». Faute de quoi, cette mesure pourrait devenir un outil de surveillance plus qu’un instrument de sécurité.
En réalité, la lutte contre la criminalité urbaine exige bien plus qu’un encadrement des télécommunications. Elle suppose une politique globale : création d’emplois pour les jeunes, réforme du système judiciaire, professionnalisation des forces de sécurité, et restauration de l’autorité de l’État dans les quartiers populaires.
« Tant que ces questions ne sont pas abordées, on continuera à tourner en rond », estime un membre de la société civile. Le gouvernement est donc face à un choix : s’attaquer aux symptômes ou affronter les causes.
En adoptant cette mesure, les autorités donnent l’impression de privilégier une solution visible, rapide et politiquement rentable. Mais la sécurité ne se décrète pas, elle se construit. Et elle ne se construit pas avec des demi-mesures.
Si le gouvernement veut réellement rassurer les Kinois, il doit sortir de la communication et entrer dans l’action structurelle. Car à défaut, la limitation des cartes SIM risque de n’être qu’un écran de fumée de plus dans une ville qui attend, désespérément, des solutions durables.
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