

Depuis plusieurs jours, les marchés de Bukavu bruissent d’un étrange constat : le franc congolais semble s’être « renforcé » face au dollar américain. De 2 850 FC la semaine dernière, le taux de change est descendu entre 2 500 et 2 600 FC pour un dollar sur le marché parallèle. Cette évolution soudaine, partie de Kinshasa, est présentée par les autorités comme un signe de stabilité retrouvée. Pourtant, sur le terrain, ni les prix ni la vie quotidienne des habitants n’ont changé. Pour de nombreux observateurs, cette prétendue embellie cache une réalité plus préoccupante.
Dans la capitale, le gouvernement vante les effets d’une politique monétaire volontariste. Des campagnes contre la spéculation et des contrôles du marché ont été lancés par la Banque centrale. Le message officiel est clair : « le franc se porte bien ». Mais à Bukavu, la perception est tout autre. Les marchés demeurent tendus, les prix des produits de première nécessité inchangés, et les banques restent fermées par décision de Kinshasa. Ce décalage entre discours et réalité interroge. Les économistes s’accordent à dire qu’aucun indicateur productif ne justifie cette “appréciation”.
Le professeur Kaseka Lulendo, spécialiste en macroéconomie, affirme que « le franc congolais ne peut pas se redresser sans base productive réelle. Ce qui se passe n’est pas une appréciation, mais une intervention artificielle ». Pour lui, Kinshasa tente de maquiller une situation budgétaire fragile en imposant une illusion de stabilité. L’expert parle même d’un « tour de passe-passe monétaire » orchestré pour apaiser l’opinion et renforcer la confiance politique, plutôt que la confiance économique.
De son côté, l’analyste financier Tharcisse Ngezi souligne que cette baisse du taux de change ne profite à personne dans les provinces. « Les importations se font toujours en dollars, les commerçants continuent de payer cher et la population n’en ressent aucun avantage. Si le franc s’est réellement apprécié, pourquoi le panier de la ménagère reste-t-il aussi lourd ? » s’interroge-t-il. Selon lui, cette opération n’a fait qu’ajouter de la confusion sur le marché, accentuant la méfiance des acteurs économiques.
Les cambistes, eux, observent la situation avec prudence. « Ici à Bukavu, on suit seulement le vent qui vient de Kinshasa », confie un changeur du marché Nyawera. Beaucoup craignent une nouvelle flambée des taux dès que la pression politique se relâchera. En attendant, le dollar continue d’être la monnaie refuge, signe que la population ne croit guère à cette “appréciation” soudaine.
En réalité, concluent plusieurs économistes, cette valorisation du franc congolais n’est qu’un écran de fumée. Sans relance industrielle, sans production agricole et sans discipline budgétaire, aucune stabilité durable n’est possible. Derrière le sourire de Kinshasa se cache une économie à bout de souffle, soutenue artificiellement par la communication politique. Le franc congolais, malgré les chiffres, reste prisonnier d’un système sans fondement économique réel.

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