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À Bukavu, le lac Kivu n’est plus seulement menacé par la pollution visible. Une autre pression, plus discrète mais tout aussi destructrice, s’impose : le bruit. Moteurs d’embarcations, musique amplifiée sur les rives, chantiers, klaxons et activités portuaires modifient en profondeur l’environnement sonore du lac. Cette pollution acoustique bouleverse les équilibres biologiques, perturbe la faune aquatique et fragilise un écosystème déjà vulnérable. Enquête sur un danger silencieux aux effets durables.

Le lac Kivu est un écosystème lacustre complexe, abritant poissons, invertébrés, oiseaux aquatiques et micro-organismes essentiels à la chaîne alimentaire. À Bukavu, il joue un rôle vital : source de nourriture, régulateur climatique local et pilier économique pour les pêcheurs. Mais cet équilibre repose aussi sur un facteur souvent négligé : le silence naturel, indispensable à la communication et à l’orientation des espèces aquatiques.

Selon le biologiste congolais Dr Jean Mukebayi, spécialiste des milieux aquatiques, « Les écosystèmes lacustres sont extrêmement sensibles aux perturbations sonores, car beaucoup d’espèces utilisent les vibrations et les sons pour se nourrir, se reproduire et éviter les dangers. »

Quand le bruit pénètre sous l’eau

Contrairement à une idée répandue, le bruit ne s’arrête pas à la surface. Les sons produits sur les rives et par les embarcations se propagent efficacement dans l’eau. Moteurs hors-bord, pirogues motorisées et activités humaines génèrent des ondes qui traversent le lac.

Le célèbre écologue sonore Bernie Krause, reconnu mondialement pour ses travaux sur les paysages sonores naturels, souligne que « le bruit anthropique est aujourd’hui l’une des formes de pollution les plus envahissantes pour les milieux aquatiques, car il altère la structure même des habitats naturels ». *

Des poissons désorientés et stressés

Les poissons du lac Kivu utilisent les vibrations pour se repérer, détecter leurs proies et éviter les prédateurs. Une exposition prolongée au bruit entraîne stress, désorientation et modifications de comportement. Certaines espèces fuient les zones bruyantes, réduisant leur aire de reproduction.

La professeure Rachel Carson, pionnière de l’écologie moderne, rappelait déjà que « perturber un élément invisible de la nature revient souvent à déclencher une réaction en chaîne incontrôlable ». À Bukavu, cette chaîne commence par le bruit et se propage à toute la biodiversité lacustre.

Chez plusieurs espèces aquatiques, la reproduction dépend de signaux sonores ou vibratoires. Lorsque ces signaux sont masqués par le bruit humain, les cycles de reproduction sont perturbés. Les œufs deviennent plus vulnérables et les jeunes poissons peinent à survivre.

Pour Dr Sylvia Earle, océanographe de renommée internationale, « le bruit constant est pour les espèces aquatiques l’équivalent d’un brouillard permanent, empêchant toute communication efficace ».

Sur les rives du lac, les pêcheurs constatent déjà des changements inquiétants. « Les poissons se font rares près de la ville. Il faut aller plus loin pour pêcher », témoigne M. Safari, pêcheur à Essence.

D’autres évoquent une baisse des prises et des espèces autrefois abondantes devenues sporadiques, un signal alarmant pour la sécurité alimentaire locale.

Les oiseaux aquatiques aussi affectés

Le bruit ne touche pas uniquement le monde sous-marin. Les oiseaux aquatiques, dépendants du lac pour se nourrir et nicher, subissent eux aussi la pression sonore. Le vacarme perturbe leurs chants, leur orientation et leur reproduction, entraînant une raréfaction progressive autour des zones urbaines.

Selon l’écologue Professeur Wangari Maathai, « protéger un écosystème, c’est préserver toutes les formes de vie qui y sont liées, visibles ou non ». *

Malgré ses impacts, la pollution sonore reste largement absente des politiques environnementales locales. Les efforts se concentrent sur les déchets solides et les eaux usées, laissant le bruit hors du débat public.

Pourtant, comme le rappelle Dr Jane Goodall, « ignorer une menace parce qu’elle est invisible ne la rend pas moins dangereuse ».

Quelles pistes pour protéger le lac Kivu ?

Les experts environnementaux recommandent plusieurs actions urgentes : réglementation stricte des moteurs nautiques bruyants limitation des activités sonores sur les rives sensibles ; création de zones lacustres protégées à faible nuisance ; sensibilisation des communautés riveraines ; intégration du bruit dans les études d’impact environnemental.

Pour Bernie Krause, « restaurer un paysage sonore naturel est souvent le premier pas vers la restauration écologique globale ». À Bukavu, le lac Kivu parle encore, mais sa voix s’affaiblit sous le poids du bruit humain. Protéger ses écosystèmes ne passe pas seulement par des gestes visibles, mais aussi par la reconquête du silence. Car préserver le calme du lac, c’est offrir à la biodiversité la possibilité de respirer, de communiquer et de survivre. Et dans ce silence retrouvé se joue, peut-être, l’avenir écologique du Sud-Kivu.

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