

Dans la ville de Bukavu et ses environs, comme dans beaucoup de foyers du Sud-Kivu, la question du partage des mots de passe entre conjoints est devenue un véritable champ de tension. Smartphones, réseaux sociaux, applications bancaires… ces outils, devenus indispensables, sont aussi devenus des symboles de pouvoir et de contrôle dans le couple. Pour certains, demander le mot de passe du téléphone de son conjoint est un acte normal, un gage de confiance ; pour d’autres, c’est une intrusion inacceptable dans l’intimité.
Les témoignages des couples sont contrastés. Une jeune épouse confie : « Mon mari me demande souvent mes codes d’accès. Je lui ai dit que je ne pouvais pas tout partager, et depuis, nos disputes sont plus fréquentes. Il me dit que je n’ai rien à cacher, mais je ressens une pression constante. » De son côté, un mari de la commune de Kadutu explique : « Si je n’ai pas accès, je commence à me poser des questions. Avec toutes les histoires d’infidélité que l’on entend autour de nous, on finit par se méfier même sans raison. »
Les pasteurs locaux rencontrés soulignent que ce problème prend souvent racine dans le manque de communication plutôt que dans la technologie elle-même. « Dans nos églises, nous insistons sur la confiance et le respect de l’intimité de chacun », affirme un pasteur de Bukavu. « Mais certains couples pensent que partager tous les mots de passe est un signe d’amour, alors qu’en réalité, c’est parfois une façon de contrôler l’autre. »
Du côté des juristes, la situation est tout aussi claire : il n’existe aucune obligation légale de partager ses mots de passe dans le mariage. « Si un conjoint accède aux messages ou aux comptes de l’autre sans consentement, cela peut constituer une violation de la vie privée », avertit un avocat spécialisé dans le droit familial à Bukavu. Pour lui, la technologie ne doit pas devenir un outil d’espionnage mais rester un moyen de communication.
Pour les conseillers conjugaux, la clé reste le dialogue. « Dans les couples que nous suivons, ceux qui partagent leurs codes d’accès de façon imposée finissent souvent par développer des frustrations, de la méfiance et parfois même des disputes violentes », explique une conseillère. Elle note que la pression sociale et la crainte du jugement des voisins ou de la famille élargie exacerbent ce phénomène au Sud-Kivu.
Certains jeunes mariés, en revanche, vivent cette question différemment. « Nous échangeons nos mots de passe dès le début », dit une fiancée de la commune d’Ibanda. « Cela renforce la complicité. Mais je sais que dans d’autres familles, cette pratique est mal vue et peut provoquer des conflits sérieux. » Cependant, même parmi ces couples, des tensions apparaissent lorsque l’un se sent surveillé ou jugé.
La réalité culturelle du Sud-Kivu complique encore plus la question. Dans certaines familles, la femme est attendue pour obéir et se montrer transparente sur tout, tandis que l’homme est vu comme celui qui doit protéger et contrôler la famille. « Ces normes traditionnelles ajoutent de la pression et transforment un simple mot de passe en symbole de pouvoir », explique un sociologue local.
Au quotidien, les disputes liées aux mots de passe peuvent sembler anodines, mais elles révèlent souvent des problèmes plus profonds : la peur de l’infidélité, la jalousie, le manque de communication et parfois des blessures passées. Une psychologue rencontrée à Bukavu note : « Ceux qui refusent de partager leurs codes ne sont pas nécessairement coupables ; ils défendent simplement un espace privé indispensable à leur équilibre émotionnel. »
Certaines familles ont trouvé des compromis. Un couple de Bukavu témoigne : « Nous connaissons mutuellement nos mots de passe, mais nous nous sommes promis de ne jamais les utiliser sans raison. Cela a réduit les tensions et renforcé la confiance. » D’autres couples n’ont pas cette chance et continuent de se disputer régulièrement, alimentant rumeurs et méfiance au sein de leur entourage.
Au final, au Sud-Kivu comme ailleurs, il n’existe pas de règle unique. Le partage des mots de passe dans le couple reste un dilemme qui mêle culture, confiance, technologie et intimité. Les experts s’accordent : imposer la transparence numérique ne résout rien si le dialogue et le respect mutuel ne sont pas au cœur de la relation. Dans ce contexte, le vrai “court-circuit” ne se produit pas entre les appareils électroniques mais entre les cœurs et les esprits des couples qui cherchent à conjuguer amour et confiance à l’ère du numérique.
Comme on peut bien le constater, partager ses mots de passe n’est ni obligatoire ni interdit. C’est un choix de confiance, pas un test d’amour. L’important, c’est le dialogue, le respect de l’intimité et la communication. Trop de contrôle tue la confiance, trop de secret crée la méfiance. Chaque couple doit trouver son équilibre.
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