
Il faut bien l’avouer : Kinshasa sait déployer l’artillerie lourde lorsqu’il s’agit de football. Après avoir terrassé le Cameroun puis le Nigeria, la RDC avance vers les barrages intercontinentaux, le rêve du Mondial 2026 accroché comme un trophée avant l’heure. Les Léopards peuvent espérer devenir la dixième nation africaine à s’inviter à la fête planétaire. Et pour cela, la capitale n’a pas lésiné sur les moyens : mobilisation nationale, millions engloutis, diplomatie sportive assumée. Tout fonctionne, ou presque, comme si une nation entière s’était soudain trouvée une mission sacrée.
Mais derrière l’euphorie sportive se cache un gouffre béant. Car à deux mille kilomètres de là, dans l’Est du pays, un autre match se joue chaque jour, un match sans stade, sans arbitre et sans applaudissements : celui de la survie. Ce match-là, Kinshasa s’y intéresse avec la lenteur d’un funambule fatigué. Comment expliquer qu’un pays capable de déployer des moyens colossaux pour une qualification à la Coupe du monde peine à investir la même énergie, la même urgence, la même audace pour arracher la paix aux griffes de la guerre ?
Depuis des décennies, l’Est de la RDC saigne dans une indifférence devenue presque institutionnelle. La capitale promet, rassure, annonce, dénonce… mais ne résout rien. Chaque offensive diplomatique ressemble à une mise en scène, chaque initiative militaire à un cautère sur une plaie béante. Pendant ce temps, les combats reprennent, les déplacés se comptent par millions, et le “cadet des soucis” de Kinshasa semble toujours être ce sésame appelé paix.
Le plus ironique, c’est que Kinshasa sait parfaitement se mobiliser lorsqu’elle le veut. La preuve ? Après avoir manqué la qualification directe au Mondial contre le Sénégal au Stade des Martyrs, la capitale a redoublé d’efforts pour redonner vie aux Léopards. Pourquoi cet instinct de survie disparaît-il lorsqu’il s’agit d’éviter la mort de milliers de Congolais à l’Est ? Pourquoi l’État se transforme-t-il en marathonien pour le football et en escargot pour la paix ?
Aujourd’hui, alors que les diplomaties du monde entier s’époumonent autour du dossier congolais pour produire des résultats mitigés, le vrai geste attendu de Kinshasa reste bloqué dans un tiroir : un dialogue national, franc, inclusif, immédiat. Ce dialogue qui pourrait enfin s’attaquer aux causes profondes de la crise. Ce dialogue que Kinshasa repousse encore et encore, comme si la paix devait attendre la mi-temps suivante. Hélas, ici il n’y a pas de mi-temps : il n’y a que des vies brisées chaque jour.
Et pendant que les armes continuent de tonner, pendant que les routes se vident, pendant que les banques de Goma et Bukavu restent fermées depuis près d’un an, Kinshasa semble scruter un autre horizon : celui des stades mexicains de 2026. Comme si la RDC pouvait entrer dans l’histoire du football en laissant derrière elle l’histoire tragique de son propre peuple. Comme si l’on pouvait jouer la Coupe du monde en oubliant que l’Est, lui, la perd depuis trop longtemps.
Cet éditorial n’appelle pas à renoncer au rêve sportif. Il exhorte la République à poursuivre la paix avec la même passion, la même détermination et la même stratégie que pour le football. Une nation qui vise le monde ne peut continuer à abandonner une partie d’elle-même dans les ténèbres.
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